L’Académie française sous influence : quand les « Immortels » deviennent fragiles

L’Académie française a été fondée pour protéger la langue contre le pouvoir, non pour s’y soumettre. Richelieu voulait une institution libre, capable de défendre l’esprit contre la cour. Quatre siècles plus tard, une question dérange : l’Académie n’est-elle pas devenue, à son tour, une annexe du politique, voire une succursale symbolique de l’Elysée ?

Le vote serré autour de Boualem Sansal, 25 voix contre 26, en dit long. Du jamais vu. Un résultat qui ne ressemble pas à un débat intellectuel, mais à un exercice d’équilibriste. Quand une institution vote à une voix près sur une question de principe, ce n’est plus la conviction qui tranche, c’est la prudence.

Les Académiciens sont-ils encore libres ? Ou contraints par la pression politique, médiatique, idéologique ? La vraie question n’est pas Boualem Sansal, mais ce que révèle cette séquence : une Académie qui calcule plus qu’elle ne pense.

On croyait les « Immortels » protégés par leur indépendance. On découvre des membres attentifs au climat, au moment, au risque d’image. Or une institution culturelle qui commence à craindre le bruit extérieur cesse d’être un lieu de pensée pour devenir un lieu de gestion.

Plus troublant encore : l’époque semble exiger la dramaturgie. Pour être reconnu, primé, entendu, il faudrait presque passer par la case scandale, procès, exil ou prison. La littérature ne suffit plus : il faut le récit autour de l’auteur. La souffrance devient argument, la polémique devient passeport culturel.

Ce malaise ne concerne pas seulement l’Académie. Il touche l’ensemble du champ artistique. Les arts et les lettres ne sont plus seulement des lieux de création, mais des espaces de communication. On ne lit plus une œuvre, on lit sa trajectoire médiatique. On ne juge plus un texte, on jauge son potentiel symbolique.

Dans cette mécanique, les éditeurs savent jouer juste. Gallimard, en stratège aguerri, transforme l’affaire en levier commercial. Le débat devient vitrine, l’auteur devient produit, l’oeuvre devient « label rouge » comme pour la volaille. La littérature se vend parfois mieux quand elle brûle que quand elle éclaire.

Alors à quoi ça sert encore l’Académie française ? A défendre la langue ou à accompagner la mise en scène ? A garantir la liberté de l’esprit ou à composer avec l’air du temps ?

Il est temps d’interpeller ses responsables, et notamment son secrétaire Perpétuel, Amin Maalouf, pour rappeler l’essentiel : une institution culturelle ne doit ni suive le pouvoir, ni flatter le marché, ni craindre l’opinion.

La Fontaine nous l’avait pourtant appris :

« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » 

Quand cette logique gagne la culture, ce n’est pas seulement une Académie qui vacille. C’est notre idée même de la littérature comme espace de liberté qui s’effrite.

Et une société qui laisse disparaître ses arts et ses lettres finit toujours par perdre bien plus que ses mots.

En ces instants, pensées pour Emile Zola et Marguerite Duras, considérés comme des illégitimes mais dont les œuvres bouleversent le monde encore aujourd’hui.